54 heures d’angoisse
16 minutes de guerre

20 ans après le détournement du vol AF8969 Alger-PAris, revivez les coulisses de cet événement avec ses principaux acteurs.
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Alger, le 24 décembre 1994.  Un commando islamiste prend le contrôle du vol AF 8969 à destination de Paris. A son bord, 241 otages. Au terme de 54 heures d’un insoutenable huis-clos, le GIGN mène un assaut qui restera à jamais dans les annales. Sans le savoir, la France a échappé de justesse au tout premier attentat massif, sept ans avant le 11 septembre 2001.

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Les membres du GIGN donnent l’assaut.
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Depuis trois ans, l’Algérie s’enlise dans la guerre civile qui, selon certaines estimations, va faire 200 000 morts. Fin 1991, les radicaux du Front islamique du salut (ex-FIS) avaient remporté le premier tour des élections législatives. Ils avaient déjà demandé des présidentielles anticipées, dès leur premier raz-de-marée électoral aux municipales de juin 1990. Mais l'armée avait interrompu le processus lors d’un coup d’Etat. En 1994, le général Liamine Zéroual est à la tête du régime. A la pointe de la rébellion, Djamel Zitouni(ci-contre), émir du Groupe Islamique Armé, le plus sanguinaire des mouvements terroristes algériens, est le commanditaire d’une série d’enlèvements, d’assassinats et d’actions terroristes.

Samedi 24 décembre

11h05.
La France, qui prépare le réveillon de Noël,  chavire en plein cauchemar. Bénéficiant des négligences policières et aéroportuaires de l'aéroport Houari-Boumediène d’Alger, quatre islamistes armés embarquent  à bord de l’airbus A300 assurant le vol AF8969 devant relier Paris, avec à son bord 229 passagers et douze membres d’équipage.

Abdul Abdallah Yahia, ex petit voyou de 25 ans ayant épousé la cause radicale, est le chef présumé du commando. Il est secondé par un islamiste évadé de prison Makhlouf Benguettaf ,  27 ans, originaire d’El Harrach, dans la banlieue d’Alger. Leurs deux complices, surnommés « Lotfi » et le « Maboul », sont nerveux. 

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Un homme ravitaille le vol AF8969, cloué sur le tarmac de l’aéroport d’Alger. 

Avec une facilité déconcertante,  le commando a pu entrer sur la zone réservée sans passer par l'aérogare. Il pleut ce jour-là sur Alger, la surveillance sur les pistes n'est pas à la hauteur. Par ailleurs, le contrôle voyageur laisse apparaître des « dysfonctionnements ». Une soixantaine de personnes seraient ainsi montées à bord sans carte d'embarquement. Le chef d'escale adjoint d'Air France, en poste à l'époque, affirme, lui, que les règles de sécurité ont été respectées par la compagnie. Un mois avant le drame, la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) évoquait des risques de détournement dans une note. Sans « cibler » expressément le vol AF 8969.

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BERNARD DHELLEMME

Le commandant de bord de l’A300, résumera plus tard son rôle: «entre le marteau et l’enclume, j’ai fait de mon mieux pour tout le monde.»

Portant des imperméables dissimulant des uniformes d’Air Algérie volés quelques semaines auparavant, les pirates de l’air se font d’abord passer pour des policiers et simulent un contrôle d’identité. Le commandant de bord Bernard Dhellemme, en train de régler un problème de centrage de soute, ne comprend pas tout de suite l’anomalie de cette « opération de police » inopinée. «On a commencé à douter lorsqu'on a vu un bâton de dynamite sortir d'une poche », confie Jean-Paul Borderie, le copilote en 2011 à Sud-Ouest.

Dans la foulée, le commando armé passe à l’action en criant « Nous sommes du GIA ! Nous sommes des tueurs, nous prenons le contrôle de l'avion. » Ils brandissent des armes de poing et deux kalachnikov. Jean-Paul Borderie se rappelle : « Ils avaient des sacs plastique plein de munitions et de matériels. Deux bombes ont été retrouvées avec 800 grammes d'explosifs. » 

Dans une tension extrême, une passagère récalcitrante reçoit une gifle et une hôtesse est bousculée. Des harangues islamistes et des sourates sur la mort retentissent dans l’avion. Les femmes sont sommées de se couvrir la tête de couvertures en guise de « hidjab ». Les moudjahidins autoproclamés ordonnent au pilote de décoller. En vain, le cauchemar ne fait que commencer.

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Les 12 membres de l’équipage. De gauche à droite et de haut en bas: Bernard Dhellemme (commandant de bord), Jean-Paul Borderie (co-pilote), Alain Bossuat (officier mécanicien), Gilles Dunis (chef de cabine principal), Christiane Adenot (chef de cabine), Nicole Chauvin (hôtesse), Sylviane Bidault (hôtesse), Claude Burgniard (hôtesse), Christophe Morin (steward), Anne Dufrène (hôtesse étudiante), Richard Cleret (steward étudiant), Ludovic Ulmer (steward étudiant).

11h30. Une passerelle est bloquée. Les négociations débutent. Soucieux de faire le jour sur l’islam et la situation en Algérie, les pirates exigent de recevoir un journaliste algérien  et un de ses confrères français. Puis, ils ordonnent de s’envoler vers Paris où ils souhaitent tenir, là encore, une conférence de presse. Le commandant de bord n’a de cesse de quitter Alger car il sait que la lutte inexpiable entre le GIA et le gouvernement algérien ne laissera guère de place au dialogue.

Pendant les pourparlers, le commando exige aussi la libération des deux chefs historiques du Front islamique du salut, Abassi Madani et Ali Belhadj, emprisonnés en Algérie pour atteinte à la sûreté de l'Etat.

C'est un univers clos, bourré de kérosène. D'emblée, on envisage le scénario catastrophe...

Les islamistes réclament une fois encore aussi l'autorisation d'un décollage à destination de Paris, avec l’intention d’y mener une opération kamikaze. Pendant la prise d’otage, ils s’appellent par des noms de code « Mobile 2 », « Mobile 3 », « Mobile 4 » et « Mobile 6 » faisant ainsi croire à l’existence d’une demi-douzaine de pirates.

12 heures. Le Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) est en alerte. La moitié des effectifs, en permission en cette veille de Noël, est rappelée en urgence.

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DEnis Favier

Âgé de 35 ans seulement à l’époque des faits, Denis Favier dirige l’assaut du GIGN.

14 heures. Devant le refus des autorités algériennes de coopérer, les terroristes liquident un premier otage et balancent son corps sur la passerelle. Il s’agit d’un commissaire de police algérien qui a eu le tort de faire valoir sa qualité et de demander des explications.  «Il a torturé ses frères », lâche le tueur du commando pour justifier son assassinat.

Pour les gendarmes d’élite, la piraterie aérienne est le pire cas de figure : « Un avion est comme un tube à travers lequel il est difficile de distinguer les passagers des preneurs d'otages, résume Denis Favier, actuel directeur général de la gendarmerie qui a mené le GIGN à l’assaut, dans un entretien accordé le 22 mai 2004 au Figaro. C'est un univers clos, bourré de kérosène. D'emblée, on envisage le scénario catastrophe, quelque chose qui aurait préfiguré celui du 11 septembre 2001… ». A Satory, le GIGN exhume de ses banques de données les plans détaillés de l'Airbus, tandis que les négociateurs planchent sur les dernières revendications du GIA.

Le matériel du GIGN

Armement : Pistolets automatiques, fusils de précision, pistolets mitrailleurs. Munitions du calibre 9mm au .50. Grenades lacrymogènes.

Protections: Tenues de camouflage, protections balistiques, gilets, casques.

Matériel d’effraction: Explosifs, pinces, pieds de biche, masses, béliers.

Matériel divers: Perches télescopiques, relais de transmission, aides à la vision nocturne et à l’observation.

17h30.  Après une réunion de crise au Quai d'Orsay avec Dominique de Villepin, alors directeur de cabinet du ministère des Affaires Etrangères Alain Juppé, Denis Favier reçoit l'ordre de « projeter » ses hommes sur Majorque. L'île est à mi-chemin entre l'Algérie et la France. L'unité d'élite, acheminée sur place dans un « Sister Ship », en tout point semblable à l'Airbus détourné, restera 17 heures clouée sur le tarmac de l'aéroport de Palma avant de redécoller vers la métropole.

Le poste de commandement du GIGN, aussitôt dressé près des pistes, actualise, minute par minute, ses fiches sur les faiblesses, la morphologie et l'armement des terroristes, à l'aide des éléments fournis par les otages libérés.



DIMANCHE 25 décembre


Entre 5 et 10 heures : Les négociations avec les autorités algériennes s’enlisent. La mère du chef du commando est appelée à la rescousse. Par contact radio, elle le supplie de se rendre. Le remède est pire que le mal : ivre de rage, Abdallah Yahia ordonne à un deuxième otage, Bui Giang To, conseiller commercial de l’ambassade du Vietnam, de prendre ses affaires et de venir à l’avant de l’avion. Se croyant libéré, le diplomate revient même à son siège pour récupérer sa veste en cuir.  Pourquoi lui ?  Il aurait eu le tort de protester, disant refuser d’être mêlés aux problèmes franco-algériens. « De toutes les façons, c’était un bouddhiste plein de diplômes », lâche un des bourreaux.

La tragédie s’accélère encore quand les autorités algériennes feignent de relâcher Abdelhak Layada,  un membre du GIA dont les pirates exigent la libération. Lorsqu’ils entendent sa voix par radio, ils exultent. Mais, ils entrent dans une colère noire en découvrant qu’il ne s’agit que d’un enregistrement datant de 1993. Aux passagers, le commando lance : « On va tous mourir, vous n’allez rien sentir… ». Ferhat Mehenni, chanteur et homme politique kabyle, vite reconnu par le commando islamiste, pense être l’un des prochains sur la liste des victimes.

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La famille de Yannick Beugnet avec son portrait

A 21h30, un intégriste demande à parler à un représentant d’Air France : « Ecoute monsieur, on ne relâche plus personne. Regarde bien la porte devant l’avion : tu comprendras notre détermination. ». Yannick Beugnet (ci-contre) un cuisinier de l’ambassade France, est amené à la radio. Les intégristes lui font dire que si l’avion ne décolle pas, il sera assassiné. Son message n’aura pas d’écho. Le jeune homme a vu la mort en face. Les ravisseurs lui ont demandé de se mettre à genoux. Mais leur pistolet s'est enrayé. Quatre ou cinq minutes se sont encore écoulées, avant qu'il ne soit tué. Abdallah Yahia l’exécute d’une balle dans la tête et jette son corps par la porte avant sur le tarmac. Dans la foulée, les fous d’Allah reprennent contact avec la tour de contrôle et brandissent la menace de tuer un passager toutes les trente minutes si l'autorisation de décoller pour Paris n'est pas donnée. Après l'exécution de Yannick Beugnet, le commandant de bord met en garde la tour de contrôle comme en témoigne une radio amateur qui a capté la conversation :  «Ça va suivre avec les autres. Alors, est-ce qu'on est décidé à faire quelque chose pour nous laisser partir ?»

LES VICTIMES

Un commissaire algérien

30 ans environ. Après avoir exhibé une carte officielle de la Sûreté algérienne, l’homme, dont l’identité n’a jamais été révélée, est pris à part. « Au nom du Miséricordieux, ne me tuez pas... », supplie-t-il. « Tu invoques Dieu, c’est bien, je ne vais pas  te tuer » répond Abdallah Yahia.  Le « soldat de dieu » lui serre la main sur la passerelle. Et lui tire une balle dans la tête. 

Bui Giang To

Diplomate vietnamien. Selon une dépêche venant d’Hanoi le présente comme conseiller commercial de l’ambassade du Vietnam à Alger, sans qu’aucune note officielle ne vienne confirmer ou infirmer cette thèse.  Il est liquidé de la même manière que le commissaire de police algérien.

Yannick Beugnet

28 ans, cuisinier de l’ambassade France. Tué d’une balle dans la tête et jeté sur le tarmac de l’aéroport d’Alger. Un radio amateur a capté ses dernières paroles: «Je m'appelle Yannick Beugnet. Je travaille à l'ambassade de France et notre vie est en danger maintenant. Si vous ne faites rien, ils vont nous exécuter, il faut absolument faire quelque chose rapidement».

22 heures. Les redoutables « ninjas », unité anti-terroriste algérienne créée deux ans auparavant, sont en alerte.  Dirigé par des officiers supérieurs qui rêvent d’en découdre avec les islamistes, ce groupe de choc a des méthodes aux antipodes des services spéciaux français. Ils sont réputés pour exterminer leurs adversaires par tous les moyens, sans jamais négocier.

23h30. Edouard Balladur, alors premier ministre, et Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, redoublent de diplomatie avec les autorités algériennes. Ils pèsent de tout leur poids pour éviter le scénario du pire et permettre à l’avion de décoller enfin vers Marseille. Tenant les autorités algérienne pour « responsables de la sécurité des ressortissants français présents dans l’avion », le chef du gouvernement s’entretient avec président Liamine Zeroual. Ce dernier peine à convaincre les « durs » de son régime de laisser filer l’avion. Le général major Mohamed Lamari, commandant du Groupe Spécial d’Intervention (GSI) et le général Mohamed Betchine, chef de la Sécurité militaire (SM), font de la résistance avant de céder. Le bain de sang est évité de justesse.

Lors des négociations, les intégristes, qui soufflent le chaud et le froid, ont tour à tour relâché 63 otages, essentiellement des femmes et des enfants, pensant ainsi amadouer les autorités et obtenir l'autorisation de s’envoler vers Paris. A bord de l’AF 8969, l’atmosphère s’est relâchée, du moins en apparence. Avec un extraordinaire sang-froid, l’équipage d’Air France calme la méfiance des pirates pour continuer à faire son métier et installer un climat moins traumatisant pour les passagers.  Dans des conditions quasi surréalistes de coexistence pacifique, les pirates se détendent, font admirer comme des gamins leurs armes aux passagers et aux membres de l’équipage.

LUNDI 26 décembre

2h07.  Grâce à la pression du gouvernement français, la passerelle qui bloque l’avion est retirée et le vol AF 8969  décolle enfin dans le ciel Alger. Mais les preneurs d'otages apprennent que leur réserve de carburant est trop entamée pour rallier Paris. « Avec tout ce que nous avions consommé pour la climatisation de l'appareil, nous n'avions plus que 10 tonnes de carburant, confie encore à Sud-Ouest le copilote, Jean-Paul Borderie. Nous leur avons dit que l'on ne pourrait pas aller plus loin que Marseille. Ce qui était faux, mais ils l'ont cru. Pour nous, il n'y avait qu'une priorité : quitter l'Algérie. » Marignane est donc désignée comme escale pour effectuer un plein de carburant. De son côté, le commando du GIGN a déjà quitté Palma de Majorque où il s'était pré-positionné et se pose à Marseille Marignane, avant que n’arrive le vol 8969.

Les itinéraires des avions

3h12. L'A 300 atterrit à Marseille-Marignane. Il est aussitôt dirigé vers la zone nord de l’aéroport. Cette emplacement lui a été affecté car il permet,  selon une source préfectorale de l’époque, «  de très bien contrôler la situation et offre une grande visibilité depuis la tour de contrôle. » La souricière est en place. Camouflés dans la nuit,  les tireurs d’élite apprennent à la lunette de leur fusil à reconnaître la physionomie de chacun des pirates. Fatigué par la prise d'otages, le commando maintient un silence radio et en profite pour récupérer. A l’abri d’un hangar voisin, le GIGN s’entraine sur un avion similaire.

l'objectif des preneurs d'otages : mener une attaque majeure sur Paris

5 heures.
 L’aéroport est fermé au trafic. Tous les vols sont annulés jusqu’à nouvel ordre. Durant le trajet de l'avion, les services de renseignement sont informés de l'objectif probable des preneurs d'otages de mener une attaque majeure sur Paris. Le commandant de bord demande un ravitaillement en eau et en nourriture, l’enlèvement des poubelles et que soient vidangées les toilettes de son appareil. 

Le palmarès du GIGN

Créé le 1er mars 1974 et directement subordonnée au Directeur général de la gendarmerie nationale, le GIGN intervient lors de crises extrêmes, dans la lutte contre le terrorisme et le grand banditisme, ainsi qu’à la sécurité et la protection de certains intérêts vitaux de la République.

Après 40 ans d’activité, son palmarès est éloquent :

1830 opérations
1600  arrestations
260 forcenés maîtrisés
600 otages libérés
2 membres morts en opération

5h25. Les terroristes reprennent contact avec la tour de contrôle, exigent le ravitaillement en kérosène pour rejoindre Paris. 27 tonnes de carburant. Huit tonnes auraient suffi pour rejoindre Paris, ce qui conforte le gouvernement français dans l'idée que l’intention des terroristes est de transformer l'avion en bombe volante. De son côté, le commando persiste à dire qu'il souhaite rejoindre la capitale pour y donner une conférence de presse. Les autorités leur rétorquent que tous les journalistes du monde sont déjà à Marseille et qu'il ne sert à rien d'aller à Paris. L'argument fait mouche. Les pirates acceptent l'organisation d'une conférence dans l'avion. Son organisation permet non seulement de gagner du temps pour préparer l'offensive, mais aussi d'accentuer la fatigue du commando.

 « Le commandant de bord, qui subit la situation depuis plus de quarante heures, nous indique par radio que les preneurs d'otages envisagent une nouvelle exécution si on ne leur donne pas de carburant pour rejoindre Paris, témoigne Denis Favier dans Le Figaro en 2004. Mais on m'a donné un seul impératif : l'avion ne doit pas redécoller. » Dans l'habitacle, la tension est à son comble. Dehors, une dizaine de tireurs d'élite cernent l'appareil vingt heures durant, l'œil rivé à leur lunette de visée, tandis que trente hommes en casques blindés et gilets pare-balles sont prêts à passer à l'action. Les ultimatums s’enchaînent. Les négociateurs du GIGN, placés sous l’autorité du préfet Alain Gehin, les désamorcent les uns après les autres. L’attente est interminable.

17h12. Le chef d’escadron Favier décide d'agir et donne le top action. Trois passerelles mobiles embarquant les équipes d’intervention filent à vive allure vers l’appareil. Le premier groupe de 8 hommes se présente à la porte avant droite de l'avion. 

 «J'étais dans l'équipe chargée de neutraliser le cockpit : un mouchoir de poche où étaient regroupés les quatre terroristes et trois otages. Là, nous sommes tombés sur le commando qui était retranché dans le cockpit et qui a immédiatement ouvert le feu»,  confie Denis Favier au Figaro en 2004. Un feu nourri nous accueille d'emblée. Trois secondes après le début de l'assaut, un de mes hommes est déjà touché. »

Les quatre premiers gendarmes qui pénètrent dans l'avion sont touchés. Thierry Prungnaud, en tête de l’assaut, est gravement blessé par une rafale et un tir de pistolet automatique. Il riposte à quatre reprises et s’écroule, à l’extérieur du cockpit, contre la porte avant gauche. «Tu ne penses pas que tu te sacrifies, tu vas sauver des gens. Ce n’est pas un sacrifice, c’est un engagement», témoignera plus tard celui qui est considéré comme l’un des héros de l’opération.

Pris sous le feu, les terroristes se font kamikazes. Ils tirent au travers des cloisons et lancent deux engins explosifs. L'odeur acre de la poudre, les hurlements de passagers évacués par deux toboggans, un membre d'équipage sautant depuis le cockpit... Les témoins de la fusillade décrivent un enfer. 

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  Jean-Paul Borderie, le co-pilote, quitte l’appareil en sautant depuis le hublot avant droit. Il permet aux tireurs d’élite d’avoir une meilleure vue de ce qui se passe dans le cockpit. 

« Mes camarades de combats étaient blessés les uns après les autres, racontait en 2004 Denis Favier. L'un d'eux s'est fait sectionner un doigt par une balle, un autre a eu le bras détruit, les éclats des grenades lancées par les terroristes criblaient les jambes. On n'y voyait presque rien... ».

Dans le même temps, deux autres groupes de gendarmes ont atteint les portes arrière. Ils entrent dans l'appareil sans rencontrer de résistance, déploient le toboggan latéral droit et font sortir les passagers. Au sol, ceux-ci sont pris en charge immédiatement par un détachement de l'Escadron parachutiste d'intervention de la gendarmerie nationale (EPIGN).

j’avais l’impression de marcher dans la boue mais c’était des passagers allongés sur le sol

« En progressant dans la cabine, j’avais l’impression de marcher dans la boue mais il s’agissait en fait de passagers allongés sur le sol», confie de son côté Alain Pustelnik, un des gendarmes de l’équipe de tête. « Dans la fumée des tirs, on criait des ordres, les passagers hurlaient mais nous remplissions notre mission dans ce que l'on a coutume d'appeler le « chaos du combat », rajoute Thierry L., supergendarme qui a pénétré par l'accès arrière gauche de l'avion, blessé au visage et au bras.

Le déroulement de l’assaut en vidéo

Reconstitution exclusive de l’assaut réalisée par Le Figaro sur la base de documents du GIGN.

17h20. L’assaut, qui semble interminable,  va durer seize minutes. Roland Montins évoque pour sa part « 16 minutes de guerre, pendant lesquelles 1.000 à 1.500 coups vont être tirés de part et d’autre ». C’est le commandant de bord qui va annoncer, depuis le cockpit, que tous les terroristes ont été tués. Tous les otages sont saufs, ce qui tient du miracle vu les circonstances de l’assaut. Dix gendarmes seront blessés avant que le chef terroriste et ses complices soient neutralisés. Célébrés en martyrs par l’émir du GIA Djamel Zitouni, ils ont été inhumés en France, leur corps n’ayant jamais été réclamé par leur famille.

Souvenirs de Guerre

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Le pistolet bouclier. L’arme automatique P228 n° 131456 du gendarme d’élite Philippe B. est une pièce de musée. Alors qu’il est en appui sur la passerelle, un des terroristes fait feu dans sa direction. La balle passe sous le canon et ressort à la hauteur de la détente. A chaud, il déclare: «si je n’avais pas eu cette arme devant moi, j’aurais pris cette balle dans la tête».

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Al’épreuve des balles. Cette visière blindée a été portée à la pointe de l’assaut par Thierry  Prungnaud, touché dans les premières secondes d’une rafale en pleine poitrine. Il tombe sous la mitraille, lorsqu’une dernière balle vient le frapper au visage, faisant exploser la partie droite de sa visière. 

Peu après 18 heures, le ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, quitte la place Beauvau et tient une conférence de presse. Il confirme alors «les pirates de l'air étaient très froids et déterminés, et évidemment fatigués au bout de 54 heures».

L’état du cockpit de l’appareil témoigne de la violence de l’assaut. Utilisez la glissière pour le comparer avec un cockpit d’A300 neuf. 

Le coup de force du GIGN connait un retentissement planétaire. Mais ses hommes ne céderont jamais à la gloriole : « Le côté paillettes était secondaire, résumera en 2004 Denis Favier, alors colonel. Mes premiers soucis furent pour les victimes. Qui, combien et quelle gravité ? Après, il y a eu les blessures psychiques, plus longues à cicatriser. »

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Le 30 décembre, l’armée islamique du salut (AIS), dans son bulletin « El Feth El Moubine » (la victoire éclatante ») déclare que « la guerre contre la France est devenue un devoir légal. » Avant de promettre « rendre aux injustes coups pour coup pour venger les croyants » et de « frapper la France ». L’heure la vengeance a sonné.

Le 15 février 1995, les gendarmes d’élite et l’équipage de l’Airbus sont reçus à l’Elysée par François Mitterrand.

Moins d’un an plus tard, le 11 juillet 1995, une vague d’attentats islamistes endeuille la France. L’attaque sanglante qui a frappé le métro Saint-Michel à Paris, le 25 juillet, en sera le point culminant avec un bilan de sept morts et 84 blessés.

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Il est important d’avoir fait, au moins une fois dans une vie, quelque chose de grand 
Denis Favier, lors de retrouvailles en petit comité le 9 décembre 2014, 20 ans après les faits, avec les gendarmes et les membres de l’équipage.

Que sont-ils devenus ?

Le 9 décembre 2014, la plupart des membres de l’équipage et du groupe d’assaut du GIGN se sont retrouvés à la caserne Tournon, à Paris. Des retrouvailles auxquelles Le Figaro a assisté en exclusivité. 

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1. Roland Montins se consacre à l’écriture de livres
2. Alain Pustelnik est directeur de la sécurité du groupe Casino
3. Bernard Dhellemme, le commandant de bord, est à la retraite
3. Denis Favier est, depuis avril 2013, Directeur général de la gendarmerie nationale
4. Thierry Prungnaud dirige une salle de sport en Poitou-Charentes
5. Régis Lecomte, qui a participé à l’assaut, est le directeur de la sécurité du Toulouse Football Club


Ci-dessous, la photo regroupant tous les membres du groupe d’assaut ainsi que l’équipage de l’Airbus. 

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Djamel Zitouni 

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Emir du GIA et inspirateur de la prise d’otages, aussi impliqué dans l’affaire des moines de Tibéhirine, enlevés dans leur monastère dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 avant que leurs têtes soient retrouvées deux mois plus tard sur le bord d'une route de montagne.

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Omar Chikhi

Cofondateur du GIA, « L’opération était planifiée depuis longtemps. On pensait que la France apportait un soutien total au gouvernement algérien. Il fallait l’en dissuader. Nous avions prévu de faire monter dix personnes dans l’appareil. Le détournement était programmé pour le 31 décembre. Mais après l’arrestation d’un membre du commando, nous avons pris l’initiative de l’avancer au 24. »

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Abdallah Yahia

25 ans, un des chefs présumés du commando. Ancien marchand de légumes et cambrioleur passé dans la clandestinité au sein du GIA depuis janvier 1992. Se déclare « soldat de la miséricorde », ce proche de Djamel Zitouni est le seul à parler un Français intelligible.

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Makhlouf Benguettaf

27 ans, originaire d’El Harrach, dans la banlieue d’Alger. Islamiste évadé d’un centre pénitencier, il est autre chef présumé, une « belle gueule » surnommée « Bobby »  par l’équipage. Pendant les négociations, il lance en arabe à la tour de contrôle : «Nous sommes les soldats de la miséricorde. Nous avons posé des conditions, c'est d'aller en France. Nous avons des explosifs et nous pouvons faire sauter l'avion, l'équipage et nous avec.»

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Salim Layadi

dit Lotfi, reconnu sur photo par des experts.

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« Bill »

En état d’excitation permanente, également surnommé le « Steward » et le « Maboul » pour ses prêches islamistes enflammés.

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Bernard Dhellemme

Commandant de bord. Décoré de la Légion d’Honneur en février 1995. Juste après la libération de l’appareil par le GIGN, ce pilote émérite avait été blessé par balle au bras. Allongé sur une civière, il a modestement assuré à Christian Blanc, président d’Air France, « je n’ai fait là que mon métier. Si je n’avais pas été capable de faire ce que j’ai fait, je ne mériterais pas d’être commandant de bord. ».  Dans la revue internet du groupe air France, France Aviation, le commandant revient sur le vol le plus long : «entre le marteau et l’enclume, j’ai fait de mon mieux pour tout le monde. »

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Jean -Paul Borderie

Co-pilote. Au moment de l’assaut, il s’éjecte du cockpit en sautant depuis un hublot latéral avant de s’écraser sur le tarmac. Dans sa chute, il se brise un bras et un fémur. « On a entendu du bruit et senti des vibrations, confie-il en 2011 à Sud-Ouest . En courant dans la cabine, les membres du GIGN faisaient trembler l'avion. Et soudain, dans le cockpit, des tirs dans tous les sens. Deux des otages ont été tués sous mes yeux, j'étais près de la vitre. L'un d'eux l'a vu. Il a compris. Il m'a visé, j'ai sauté. Comme on apprend à le faire en cas de catastrophe et d'évacuation rapide de l'avion, mais là, je n'ai pas eu le temps de me saisir du lien prévu pour ralentir la chute. »

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Ferhat Mehenni

Le célèbre chanteur berbère, reconnu par les preneurs d’otages, se souvient: «Lorsque l'avion a fait son dernier mouvement sur les pistes, avant l'assaut, ils ont psalmodié le Coran. Je crois que c'était pour se donner du courage. Puis les choses se sont précipitées. Quand les policiers sont entrés dans l'avion, ils se sont mis à tirer et les passagers se sont assis par terre. Il y a eu des moments de grande peur, car nous savions qu'ils avaient des bâtons de dynamite et qu'ils voulaient faire sauter l'avion. Et puis tout s'est passé très vite. Nous avons mis nos mains sur nos têtes et nous sommes sortis...»

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Denis Favier

Chef emblématique du GIGN, il est commandant au moment où il mène l’assaut de l’Airbus. Denis Favier est aujourd’hui général d’armée, directeur général de la gendarmerie nationale. En avril 2008, il a été tarponné, en océan Indien, lors de la prise d'otages du Ponant.  Au Figaro, le 24 mai 2004, il raconte l’assaut : « J'étais dans l'équipe de tête chargée de neutraliser le cockpit : un mouchoir de poche où étaient regroupés les quatre terroristes et trois otages, raconte l'officier. Un feu nourri nous accueille d'emblée. Trois secondes après le début de l'assaut, un de mes hommes est déjà touché. Mes camarades de combats étaient blessés les uns après les autres. L'un d'eux s'est fait sectionner un doigt par une balle, un autre a eu le bras détruit, les éclats des grenades lancées par les terroristes criblaient les jambes. On n'y voyait presque rien...»

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Thierry Prungnaud

Adjudant chef du GIGN, il est l’un des principaux héros de la prise d’otages. Grièvement blessé pendant l’assaut alors qu’il venait de neutraliser deux des quatre terroristes retranchés dans la cabine de pilotage de l’Airbus A-300, il a reçu une rafale de 7 balles de Kalachnikov, subi l’explosion d’une grenade avant d’être hissé quelques minutes plus tard sur le toboggan et être pris en charge par les services médicaux. Après cette ultime opération, il a été instructeur de tir pendant plusieurs années au sein du Gign. Période pendant laquelle il a reçu de nombreux soins.

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Alain Pustelnik

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Dit la « puce ».  A 35 ans au moment des faits,  il a été l’un des sous-officiers les plus décorés de l’armée française. Blessé par balles aux deux jambes dans l’assaut, il s’est distingué en maîtrisant à main nu un pirate aérien deux ans auparavant, en intervenant lors de la prise d’otages d’Ouvéa (ci-contre) en Nouvelle Calédonie et lors de l’arrestation de Philippe Bidart, chef historique de l'organisation révolutionnaire basque Iparretarrak. Il est aujourd’hui directeur sécurité et sûreté d’un grand groupe de la distribution.

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Roland Montins

Chef de groupe au GIGN. A l’époque de l’assaut, il se décrit : « J’étais une bête de combat, 1,76m pour 85 kg tout en muscles ». « On avait décidé d’intervenir à 17h30 mais à 17h08, ils tirent sur la tour donc on a précipité notre assaut qui va durer 16 minutes. 16 minutes de guerre, pendant lesquelles 1.000 à 1.500 coups vont être tirés de part et d’autres. »

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Edouard Balladur 

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Alors premier ministre, qui écourté ses vacances à Chamonix pour revenir de toute urgence à Matignon, redoublera de diplomatie avec les autorités algériennes et pèsera de tout son poids dans la balance pour libérer des femmes et des enfants lors des négociations sur l’aéroport d’Alger et permettre à l’avion de décoller vers Marseille. Dans un message à Christian Blanc, président d’Air France, il déclare : « combien j’ai mesuré et apprécié la compétence et l’efficacité des membres de l’équipage. Leur remarquable sang-froid et les soins qu’ils ont constamment prodigués à tous les passagers ont permis d’éviter un issue dramatique ». « Cette affaire aurait dû sonner l’alarme, mais la vie reprend son cours.»

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Francois Mitterrand

Président de la République. En vacances privée à Venise au moment de la prise d’otages. Dans un communiqué à Air France, le chef de l’Etat écrit : « Comme tous les Français, j’ai été impressionné par la leçon de dignité et de courage donnée par votre compagnie pendant ces trois journées éprouvantes ». Le 15 février 1995, sous les ors de l’Elysée, il décore l’équipage de l’airbus détourné et les gendarmes du GIGN qui avaient donné l’assaut.

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