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Pourquoi les Poilus de Verdun nous parlent encore

Pourquoi les Poilus de Verdun nous parlent encore
ERIC CABANIS/AFP

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Cent ans après le début de la bataille de Verdun, le 21 février 1916, la mémoire de la Grande Guerre reste vive dans les esprits. Elle exerce aujourd'hui une fascination particulière et ambivalente sur les Français, explique Michel Bernard.


Michel Bernard est écrivain et sous-préfet de L'Haÿ-les-Roses. Il est entre autres l'auteur de Pour Genevoix (2011) et de La Grande Guerre vue du ciel, (Perrin 2014).


LE FIGARO. - Le 21 février 1916 débutait la bataille de Verdun. Cent ans plus tard, que reste-t-il de Verdun dans l'imaginaire collectif?

Michel BERNARD. - La plupart des villes de France ont une rue de Verdun, parfois une avenue, un boulevard, et, malgré l'éloignement dans le temps, le nombre des Français qui savent pourquoi reste élevé. Dans beaucoup de cas, le nom de la sous-préfecture meusienne est lié au souvenir d'un grand-père ou d'un arrière-grand-père «qui avait fait Verdun». Du massif historique que forme la Grande Guerre dans le passé de la France, la bataille de Verdun reste le sommet. D'autres lieux et moments de la guerre, la Somme, la Champagne, les Vosges, non moins meurtriers ou spectaculaires, s'érodent plus vite dans la mémoire nationale. Associés à des offensives françaises, ils n'incarnent pas l'esprit de résistance qui s'est illustré à Verdun. La mémoire résistante de la Seconde guerre mondiale a d'ailleurs contribué à consolider l'identification entre le lieu et la notion en faisant directement référence à la bataille d'arrêt et à la ténacité des combattants français, leurs pères.

Comment la mémoire de la Première guerre mondiale a-t-elle évolué? Sommes-nous passés du souvenir des généraux, grandes figures de la guerre (Pétain, Joffre, Mangin) à celui des Poilus érigés en héros pour finir sur une image de Poilus victimes?

Le caractère mythique de l'événement fut perçu d'emblée, moins par les chefs de l'armée, qui considéraient

Le caractère mythique de l'événement fut perçu d'emblée.

d'abord les données techniques d'une bataille de matériels, que par les journalistes, notamment étrangers, et les combattants français eux-mêmes. Dès le printemps 1916 s'est imposée chez eux l'idée qu'un prix particulier s'attacherait plus tard au fait de pouvoir dire: «J'y étais.» Car c'était le fantassin lui-même, l'homme dans la tranchée, qui fut désigné immédiatement comme le héros de la bataille. Pétain doit une partie de l'efficacité de son commandement et de sa gloire à ce qu'il a immédiatement compris cette évolution, amorcée pendant la bataille de la Marne, qui faisait du vainqueur non plus celui qui commande mais celui qui est commandé. L'après-guerre en glorifiant le Poilu a consacré le renversement du point de vue traditionnel, et le régime de Vichy, qui exaltait le chef, a entraîné dans sa chute sa figure emblématique. L'a remplacé et surclassé dans le panthéon national, le général de Gaulle, qui, jeune officier subalterne au début de mars 1916, devant Douaumont, fut blessé au combat. Le maréchal Pétain ne survit plus dans la lumière du souvenir national que par l'attention sincère et prolongée qu'il porta autrefois au sort des soldats, en particulier à Verdun. La vision contemporaine compatissante, humanitaire, qui considère les fusillés et les soldats venus des colonies comme l'avant-garde d'une armée de victimes, victimes des généraux, victimes des politiques, victimes des nationalistes et de l'insouciance de l'arrière, a révélé ses limites en faisant prévaloir une interprétation ancrée dans les luttes politiques d'aujourd'hui sur la parole même des combattants, aujourd'hui devenue centrale pour les lecteurs. Les lettres de Poilus expriment des sentiments complexes, contradictoires qui varient au fil du temps et des phases de la guerre. Reste le fait: des hommes se sont maintenus dans des conditions effroyables sur la ligne de feu, d'autres non, qui se sont dérobés ou ont jeté leurs armes prématurément. Les premiers ont été infiniment plus nombreux que les autres, et c'est pour cela que Verdun n'a pas été pris, et c'est aussi pour cela que la bataille de 300 jours fut si longue et si meurtrière.

On a parfois l'impression que les Poilus de la guerre de 14 étaient faits d'une autre humanité que la nôtre…

Beaucoup des combattants étaient des paysans, ce qui accrédite le lieu commun que la résistance des Poilus à des conditions de vie extrêmement pénibles tenait à leur rusticité. En réalité, si les ouvriers qualifiés avaient tôt été retirés du front pour servir dans les usines qui produisaient le matériel nécessaire à la guerre, de nombreux combattants étaient instituteurs, domestiques, fonctionnaires, artisans, commerçants, et, dans la tranchée, les lieutenants et les capitaines étaient exposés de façon comparable à leurs hommes, les responsabilités et le devoir d'exemplarité en plus. Les contemporains ont eux-mêmes été surpris par la résistance d'une génération de Français éduqués et déjà bénéficiaires de conditions de vie meilleures, présumés amollis. On a aussi pensé que ces hommes étaient moins sensibles à la peur, à la vue du sang, à la blessure et à la perspective de la mort. C'est faux et injuste. La volonté des familles et des camarades de conserver aux tués leur identité de personne et de citoyen jusque dans la mort, même en masse, révèle une sensibilité identique à la nôtre. Il y a sans doute, à cette époque, une pudeur plus grande dans l'expression du sentiment, une réserve virile valorisée contre la sentimentalité supposée féminine, mais l'étendue des traumatismes psychologiques de la guerre et leurs longues résonances témoignent d'une guerre qui atteint les âmes, jusque dans les petites fermes des endroits les plus reculés du pays, autant que les corps. C'est vrai aussi, évidemment, des combattants venus des colonies. Le nombre des stèles individuelles qui portent le nom et le prénom de soldats venus d'Afrique en atteste

Quelle vision de la guerre est-elle véhiculée aujourd'hui? Celle d'une catastrophe naturelle d'où le politique a été effacé?

L'étude de la Première guerre mondiale agit aujourd'hui sur un Français et sur un Européen comme un crève-cœur. C'est un immense gâchis humain, qui, par surcroît, a engendré pire encore, la Seconde guerre mondiale et la lamentable défaite de 40, un déclassement dont la France ne s'est jamais complètement remis. C'est sans doute au plan politique qu'elle nous donne le seul vrai motif de nous réjouir, mais il est considérable: la paix en Europe, et le désir d'utiliser la puissance occidentale pour essayer de la faire dans le monde. En faisant la guerre au besoin. Les causes de la Première guerre mondiale, l'enchaînement des événements dans une marche fatale à la guerre expriment à l'état chimiquement pur le caractère tragique de l'histoire.

La bataille de Verdun a fait près de 300 000 morts. Quand le Président de la République et le Premier ministre déclarent que «la France est en guerre» au lendemain des attentats du 13 novembre, quel sens accorder au mot «guerre»?

[Précision: Les pertes à Verdun, évaluées à 700 000 hommes, sont l'addition des blessés et des morts. Le nombre des morts français et allemands pendant la bataille s'établit en tout à environ 300 000.] La Grande Guerre a engagé la totalité des moyens de la nation, ce dont rend bien compte l'expression «mobilisation générale» qui a marqué l'entrée dans le conflit. En ce sens, si l'intensité de la violence et l'ampleur des dégâts humains sont sans commune mesure avec la situation créées par les attentats actuels, la menace de leur réitération, à tout moment, n'importe où et contre n'importe qui, même des enfants, pourvu qu'ils soient Français ou assimilés à des Français, peut légitiment conduire à parler de «guerre». Elle déclenche les mêmes réflexes: patriotisme, solidarité, désir de servir et de protéger, toutes choses rarement vues ou exprimées avec cette force et cette spontanéité depuis le dernier conflit mondial.

Le regain d'attention que suscite auprès des jeunes générations la Première guerre mondiale en général et la bataille de Verdun en particulier s'apparente-t-il à la fascination exercée par un monde disparu?

La Grande Guerre exerce une fascination spécifique, d'une rare ambivalence, notamment pour les Français.

La Grande Guerre exerce une fascination spécifique, d'une rare ambivalence, notamment pour les Français dont l'opiniâtreté pendant quatre années d'une lutte gigantesque est une donnée exceptionnelle dans leur histoire tourmentée. Le ressort de leur énergie et de l'incroyable sacrifice qu'ils ont consenti se trouve sans doute dans l'humiliante défaite de 1870 et l'amputation consécutive du territoire national. Sa profondeur nous échappe aujourd'hui, pourtant elle est très comparable à celle que nous inspire la défaite de 1940. On peut penser que s'exprime dans notre intérêt pour une période où la France, dans une immense douleur, s'est élevée au-dessus d'elle-même, une forme de compensation à l'humiliation encore vive de la débâcle de juin 40 et à l'occupation militaire avilissante qui s'ensuivit. 1,5 millions de tués à la fin de l'année 1918, 1,5 millions de prisonniers à l'été 1940. Vingt-deux années seulement séparent ces deux France. Notre époque a ce privilège de pouvoir considérer sur un siècle, dans une parfaite cohérence des temps et des faits, à la fois l'horreur de la guerre et le déshonneur, non moins horrible dans ses conséquences, de la paix à tout prix. Si les Français s'intéressent tant à ce que leurs ancêtres ont fait pendant la Grande Guerre, c'est peut-être parce qu'ils ont choisi. L'avenir le dira.

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33 commentaires
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    Chienne de vie.

    Less soldats de 14 ne sont pas des victimes ,ce sont leur morts et blessés les victimes de la guerre. Le sacrifice concerne la nation entière et certainement pas les morts parce qu'alors ceci signifierait que les survivants se sont débarrassés des morts et que les lâches et planqués auraient tout gagné dans cette guerre alors qu'il n'y ont rien gagné et que les lâches et planqués, il n'y en avait pas , tous étaient inclus dans l'effort de guerre et de toute façon les survivants ne les auraient certainement pas laissé faire.
    Tout ce qu'on peut dire c'est qu'une guerre industrielle fondée sur le souvenir d'un Napoléon en Espagne dont l'armée est bloquée par une résistance aberrante et qui dit:" Nettoyez moi ça." à un régiment . Que celui ci y va et sait très bien qu'il ne reviendra pas au plein de ses effectifs est un sacrifice pour sauver l'armée, mais un sacrifice ponctuel pour sauver l'ensemble de l'armée, alors que dans cette guerre industrielle et de position le sacrifice est de l'armée entière, pour rien: Le chemin des dames ,la Somme, Verdun Aucun des belligérants n'a très bien saisi que sa guerre était dépassée par les morts.

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    épices

    Nous avons retrouvé le récit tenu par notre grand-père, Lieutenant de cavalerie, du calvaire que tous ces braves ont vécu. Un texte plein de pudeur et d'humanité pour décrire ce chaos. Nous le transmettrons à nos descendants pour que jamais on n'oublie ce héros, médaillé pour avoir sauvé ce qu'il pouvait de ses compagnons, qui est rentré de la guerre, mais avec ses poumons détruits par les gaz.

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    Teyras

    Pourquoi les poilus nous parlent encore?
    Parce qu'un grand père à raconté à ses petits enfants l’horreur de la guerre et de Verdun en particulier : la faim dans les tranchés, le froid, la saleté, la mort omniprésente et son odeur, la peur...
    Voilà, pourquoi certain de ma génération ont du mal à supporter que l'on fasse un footing entre les tombes ou la "teuf" pour tourner une page, "genre on passe à autre chose".

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    verdun

    Pourquoi refuser mon dernier commentaire, c'est vrai mon père a été orphelin de bonne heure... et pupille de la nation avec son frère et ses soeurs....

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    dulayon

    Verdun c'est le lieux mythique où se concrétise l' Union Sacrée. La Vendée s'y retrouve à la Tranchée des Baïonnettes. Toutes les provinces voient leurs régiments s'y engager, sans oublier les colonies dont les tirailleurs épaulent la métropole en danger.
    A Verdun le si divisé XIX ème siècle s'achève. La République est confortée.
    Alors qu' il restait quelques anciens combattants vivants, j'ai eu le bonheur à Verdun d'assister un 11 novembre à la remise de décorations à un vétéran alsacien qui, allemand, avait combattu sur les fronts de l'Est. Etaient présentes aussi trois classes de collèges bordelais venus avec leurs professeurs. Si en bien d'autres lieux la bataille fut atroce, c'est bien à Verdun que pour les Français s'est joué le sort du pays...même si l'étude historique peut contredire le ressenti de notre Nation.

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    Gi.Bouley

    Si cette fascination existait vraiment, on verrait davantage de réaction pour défendre la France en danger de disparition comme l'ont fait ceux qui se sont battus pour elle.

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    Jean-Paul des Flandres

    Je ne suis pas sûr de l'intérêt constant porté par les "jeunes générations" à la Grande Guerre. Je crains qu'après notre génération (guerre d'Algérie) le néant de l'histoire n'engloutisse les grands conflits armés des 19e et 20e siècles. Pour une raison simple, qui n'est pas enseignée, que j'ai tenté d'expliquer à mes enfants et les plus grands de petits-enfants : l'extraordinaire agressivité de la France révolutionnaire vis-à-vis du reste du continent européen a, en cascade, généré Napoléon et ses conquêtes et sa chute qui a entraîné la guerre de 70 cause de la guerre de 14 où on trouve les racines de celle de 39. La série s'arrête là (du moins dans les guerres continentales, d'autres ont suivi sans arrêt : Corée, Indochine, Algérie puis tous les conflits sporadiques disséminés dans le monde entier). C'est évidemment plus complexe pour qui aime l'Histoire mais au moins transmettre ces connaissances élémentaires est notre devoir.

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    guillaumedeprovence

    Je ne suis pas d'accord avec votre idée de "regain d'intérêt des jeunes générations pour la grande guerre. Il en est question en ce moment dans les médias parce c'en est le centenaire, mais autrement la jeune génération, à ma connaissance, ne s'intéresse pas du tout à la première guerre, mais toujours plus à la seconde. Bonaparte les ferait toujours plus rêver, par ailleurs, que ces "poilus" dont je ne sais pourquoi vous supposez qu'ils sont les idoles des jeunes.

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    XXF

    Auguste, mon arrière grand père y est mort, sacrifié, à 38 ans, laissant une veuve et trois orphelin dans la pauvreté. Voilà pourquoi je pense a lui.

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    bzzz15

    Les poilus nous parlent encore car cette guerre c'était du grand n'importe quoi avec des généraux extraordinairement incompétents du style de Nivelle.
    Si quelqu'un pouvait m'expliquer les tenants et les aboutissants de cette guerre stupide, cela éclairerait peut-être ma lanterne !!!

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    bison1

    Les poilus neparlent pas trop a FH et Valls qui n'ont pas daigne être présent aux commémorations de la bataille de Verdun. Il y a des devoir envers les français qu'il ne faut pas manquer.

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    etcoetera

    @Dominique Repronche le dit très justement, je rajouterais juste ceci: dans le parler populaire quand une vérité est assénée à quelqu'un, elle est suivie du "il l'avalera bien " bien que cela n'ai rien à voir avec ce massacre, je crois que les Français ne l'ont pas encore avalé cette tuerie

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    Fradang

    Après avoir échoué au cours de deux guerres mondiales à conquérir l'Europe, aujourd'hui l'Allemagne l'a fait au travers de l'UE, et tout le monde prend ses ordres à Berlin, y compris nos bras cassés de politiques d'aujourd'hui. Comme en 1940, pas de fierté, pas de courage

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    Yakari

    Cette guerre va parler de moins en moins suite à l'implantation de populations étrangères n'ayant même pas connaissance de ce qui s'est passé là...

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    Dominique Repronche

    Parce que chaque village de France a souffert cruellement de cette guerre.
    Parce que dans chacun de ces villages il y avait des survivants qui pour certains en parlaient encore, d'autres restaient silencieux, j'en ai connu étant gamin.
    Parce que ma grand mère ne cessait de parler de ses frères qui y ont laissé leur peau tous les deux à 20 ans à peine passés.
    Parce que c'était la fin de règne d'une certaines caste de gens au niveau européen pour laquelle le philosophe Valery à dit : "La guerre, c'est le massacre d'hommes qui ne se connaissent pas, au profit d'hommes qui se connaissent mais ne se massacreront pas".

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    PhilUSA

    "Pourquoi les Poilus de Verdun nous parlent encore"

    Qui c'est, "nous" ?...

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    reijl

    QUI A DECLARE LA GUERRE A LA FRANCE ?....
    L'Allemagne le 3 AOUT 1914 .
    Pour avoir une domination sur l'Europe .
    L'assassina du Grand Duc a été le pretexte de cette guerre .

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    Fradang

    Très bon commentaire de td2554. Faut arrêter avec la vision victimaire. Sur 8,6 millions d'hommes mobilisés dans l'armée française, seulement 600 fusillés, soit 0.007%.
    Sur ce total de mobilisés, les troupes des colonies représentaient 550 000 hommes, soit un peu plus de 6% (et beaucoup de métropolitains en faisaient partie), le taux de pertes étant comparable.
    La majorité des pertes et des troupes combattantes, qui ont fait preuve d'un grand courage pour la plupart était donc bien de nos villes et villages.
    Et si 1940 est humiliant, il est vrai, il ne faut pas s'arrêter là !
    Ça ne représente pas 1500 ans d'histoire de France... nous avons des centaines d'épisodes militaires ou autres bien glorieux !

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    cherry cola

    la guerre n'est plus avec les allemands , en ce moment on a d'autres soucis !

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    prorenata

    cette chair à canon volontaire pour l'abattoir commence à me gaver : c'est l'indigestion !!!!!!

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